Au lecteur.
Parce que mes réactions et réflexions appellent d'autres réactions et d'autres réflexions, tous les commentaires sont les bienvenus.
Jean-Louis PIERA
CARNETS D'INTERNETIl y a deux ans exactement, le Directeur Lamy, suspendait le cycle des négociations ouvertes en novembre 2001 lors d’une conférence interministérielle des pays adhérents de l’OMC pour la définition d’un programme de Développement qui devait englober toutes les dimensions économiques : commerce, agriculture, industrie et services … Il rouvrait ces négociations en 2007 avec une date de conclusion souhaitée pour la fin 2008.
Au regard des expériences du siècle passé, on peut voir dans le cycle de Doha comme un progrès, la volonté de mettre une conscience dans l’arbitrage des appétits irrédentistes et hégémoniques, petits ou grands. En 1947, les anciens négociateurs étaient moins nombreux et plus prosaïques en ne s’intéressant qu’à tenter d’harmoniser des accords douaniers au sein du GATT. Inspirés par ce bon vieux Ricardo, ils voyaient dans l’essor du libre échange un mécanisme perpétuel de baisse compétitive des prix et une répartition des richesses et de l’emploi entre les pays grâce à la spécialisation de l’avantage comparatif : la recette implacable pour un apaisement mondial et l’émergence d’une ère de prospérité partagée.
On peut sourire finement, vitupérer ou se prendre la tête à deux mains et se lamenter … Le libéralisme peut-être vertueux ou monstrueux, c’est selon, n’est-ce pas … ? Mais penser là, c’est déjà penser en dehors de l’économie.
Justement …Les négociateurs seraient par définition des hommes de bonne volonté qui s’avancent les bras ouverts et arborent un grand sourire. Sinon ce serait à désespérer de la négociation …
Il y aurait ensuite un principe de réalité et on est bien obligé de s’en remettre au fair-play des acteurs, à la sagesse des juges et, mais oui, à l’efficacité discrète de la police.
La conscience des promoteurs de Doha n’est-elle pas finalement un simple produit de la nécessité ? Qui pourrait croire qu’une partie copieuse de l’Humanité aurait longtemps l’ingénuité de vivre tranquillement dans la misère quand, en l’absence de tout arbitrage indépendant, les acteurs les plus riches utiliseraient à leur seul profit les règles et usances mondiales, même bonnes au demeurant ? Quand l’intensification des trafics en tous genres (physiques, informations, humains) met tous les jours, à chaque instant, sous le nez du plus éloigné Algonquin l’arrogante aisance du boulanger, de la boulangère et du petit mitron ?
Il y aurait enfin « midi à la porte de chacun » qui permet même au plus altruiste de survivre, mais qui peut prendre aussi les formes du lobbying et moins louables de la tartufferie ou du cynisme le plus ventru. Les barrières à l’entrée sont aussi nombreuses que les aléas au jeu naturel des probabilités. D’ailleurs elles peuvent être légitimes comme le prouve ces 20 dernières années l’inflation des législations ad’hoc au même rythme que la dérégulation générale et globale, et a fortiori dans le domaine agricole.
Quelle agriculture en développement pourra jamais concurrencer une agriculture productiviste, normée et contrôlée ? Et quant bien même elle accepterait de compenser le différentiel de productivité par un écrasement de ses marges, comment rembourserait-elle simplement ses investissements dans la mise aux normes ? Comment peut-elle jamais espérer se développer dans une telle configuration ?
A l’opposé, comment demander aux agricultures développées soumises à des normes de qualité et de traçabilité de plus en plus contraignantes de faire un peu de place sur le marché mondial au même prix à des produits de moindre voire de piètre qualité ? Comment pourrait-on dans ce contexte espérer voir les prix mondiaux reprendre la voie de la modération ?
Tout au plus, on se contenterait presque aujourd’hui de revendiquer un moratoire protectionniste, un parapluie pour permettre aux agricultures en développement de survivre dans l’état atrophié d’agricultures vivrières de moindre qualité, en poussant les agricultures développées à produire toujours plus cher pour un marché toujours plus étroit de qualité toujours supérieure …
Le cycle de Doha semble persévérer dans la vision ricardienne renouvelée du dernier paquet de mesures qui maintient productivisme et aménagements de sauvegarde.
Il semble que les hommes de bonne volonté doivent de plus en plus souvent accepter la nécessité qui fait loi, celle que refusent trop catégoriquement les esprits généreux et que regrettent les pires cyniques de manière trop véhémente.
Publié le 10 Aout 2008 suite à l'article " Aprés Doha " de J. ATTALI sur http://blogs.lexpress.fr/attali/
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